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Le kibboutz Lahav, du haut d'une tour |
Ce soir nous allons regarder le clasico Real Madrid contre Barça dans le bar du kibboutz d’à côté, Dvir. Asaf, le jeune kibboutznik responsable du dining room qui a sympathisé avec les volontaires, emmène mon pote guatémaltèque, espagnol et moi-même en voiture.
En cinq minutes, on arrive. Le pub est en fait un bâtiment en forme d’énorme champignon. A l’étage, on boit. En dessous (la « tige » du champignon), c’est un abri anti-missile. Ca pose le cadre. Je viens d’apprendre par ailleurs que mon kibboutz, Lahav, est situé à moins d’1 kilomètre des Territoires Palestiniens de Cisjordanie (Je vous conseille Google Maps à ce propos). Je comprends mieux pourquoi y a des bunkers tous les 10 mètres.
Quelques centaines de mètres plus loin, la Palestine |
En bas de l’escalier qui mène au pub, un attroupement d’une quinzaine de jeunes kibboutzniks, de Dvir et de Lahav. Ils ont plus ou moins 25 ans et on voit qu’ils ont fait l’armée. Ils saluent chaleureusement Asaf tandis que nous, les volontaires, engageons de timides « Shalom ». Un gros barbecue est en préparation.
Ici, les pintes de Goldstar, la bière typique israélienne, sont à 2 euros. Le cadre est sympa, les canapés sont confortables et la télé HD est géante. On est posés. A la mi-temps, le carnage du Barça déjà bien commencé, mes potes et moi décidons de descendre pour manger un bout. Une petite participation au barbecue nous avait été suggérée par Asaf. On s’apprête donc à sortir nos shekels quand un kibboutznik de Dvir nous accoste.
En pull à capuche et jeans, il porte un fusil mitrailleur en bandoulière comme un vulgaire sac d’étudiant et un talkie walkie dans la poche arrière de son pantalon. Il représente parfaitement ce que j’appelle le « Guerrier Juif ». Israélien et je pense sioniste convaincu, il assure la sécurité de sa communauté, visiblement obligatoire dans cette région du Néguev dès qu’une dizaine de jeunes Juifs sont réunis. Cette situation m’étonne tout de même. Même encerclés de villages arabes et à la frontière de la Cisjordanie, nous sommes quand même en plein centre du kibboutz, clôturé et gardé jour et nuit. Pourtant, ce type est là, arme à l’épaule, fallafel au poulet dans la main, discutant foot avec ses amis. Il ne montera pourtant pas regarder le match mais restera à l’extérieur.
Détendu et cordial, il lance à l’espagnol qu’il connaît déjà un « Hola Gustavo ». On s’approche. Il annonce alors : « The barbecue is free for you guys, take what you want ». Vraiment sympa.
Je me présente alors. “Where are you from?” me lance-t-il, “Sarfat (France)” dis-je. “Ah Sarfat ! You have the same problem than us, too much Arabs”. Sa bienveillance et sa sympathie équilibrent je ne sais comment son discours et le jugement que je lui porte.
Caméra de surveillance à l'une des entrées de Lahav |
A ce moment précis, je repense à la semaine et au shabbat que je viens de passer.
J’ai commencé à travailler à l’extérieur. A partir de 11h seulement, car avant j’ai obligation de bosser avec Dorit dans la supérette du kibboutz. Au final, je ne fais pas beaucoup de jardinage car on déjeune à midi (environ 1h de pause) et on finit généralement vers 14h si ce n’est plus tôt.
Le travail n’est pas passionnant, mais avec des gants, ma casquette vissée sur le crâne et une pelle à la main, je ressens plus le côté ouvrier agricole pour lequel je me suis initialement engagé.
Je bosse pas mal avec « Yohanan », un employé bédouin Arabe du kibboutz. Il parle hébreu avec Ronnie et arabe au téléphone. Il ne parle pratiquement pas anglais. Ses t-shirt portent des inscriptions en hébreu.
Encore une fois, je tente de saisir la complexité de la coexistence entre Juifs et Arabes. Yohanan est sympa. Il doit avoir une trentaine d’années. Il nous fait comprendre les ordres avec des gestes et des mots simples. Quand on travaille seul avec lui, il reste assis dans le tracteur et nous regarde ramasser les feuilles mortes, parle au téléphone et met en haut-parleur des chansons en arabe.
La première fois que j’ai travaillé avec lui, il était 6h du matin. J’étais réveillé depuis 10 minutes. Je monte en baillant dans sa voiture. Pas un mot, pas vraiment de « bonjour ». Il m’emmène avec un autre volontaire à l’auditorium du kibboutz, pièce polyvalente pour les concerts et les spectacles, afin qu’on installe une scène. En entrant dans la grande salle, il tripote les instruments. Guitare, basse et piano. Il ne sait en jouer aucun. On a commencé à déplacer les lourds morceaux de la scène sous l’air cacophonique qu’il « jouait » au piano, composé de notes assemblées au hasard du gré de son imagination artistique. « Weird, crazy kibbutz » me dit l’autre volontaire. Effectivement. Et dur réveil.
Plus tard, il m’emprunte mon Iphone, le touche maladroitement et me demande en désignant l’écran : « Internet, sex ? ». Bizarre. On me dira plus tard qu’il a l’habitude le matin de trainer devant l’ordinateur des volontaires et demander à qu’on lui inscrive sur google : « Sex ».
Il n’en reste néanmoins pas désagréable. On rigole parfois, il me tend sa main pour qu’on se « check » quand on est d’accord. Ce qui est chiant c’est de bosser seul pendant qu’il est au téléphone ou de devoir l’attendre pour déplacer quelque chose parce qu’il est encore avec quelqu’un à l’autre bout du fil.
Il a l’air de bien s’entendre avec les habitants. Ici, tout le monde le connaît, certains kibboutzniks lui lancent quelques mots d’arabes pour engager la discussion, montrant l’intérêt qu’ils lui portent et l’effort fait pour communiquer. Au déjeuner, il mange avec les autres employés arabes, tandis que Ronnie, son chef et notre chef, peut être à une autre table. Je n’ai pas le souvenir de les avoir vus manger ensemble, et pourtant ils travaillent ensemble, discutent ensemble.
Vendredi dernier. Ronnie me laisse partir à 10h30. Je prends le bus, effectue un changement à Tel-Aviv pour retrouver ma famille à Herzliya, ville agréable au Nord de Tel-Aviv, sur la côte. Ma famille israélienne est composée de deux cousines de mon père, juives chiliennes, parties en Israël il y a plus de 30 ans sous les auspices du mouvement de la jeunesse juive et sioniste, Hachomer Hatzaïr (le même organisme par lequel je suis passé en France). Je les considère donc comme mes tantes « éloignées ».
Dans un parc, je retrouve Karen, la plus jeune de mes deux tantes. Son mari vient me chercher avec un mini-van prêté par leur kibboutz. Une accolade chaleureuse plus tard, je retrouve mes cousins, les enfants de Karen et de son époux.
Je ne les ai pas vus depuis un an et demi, mais en me voyant, les deux garçons de 10 et 12 ans courent vers moi et me sautent dessus, comme si on s’était quitté depuis trop longtemps. Je leur ai manqué, et c’est réciproque. La petite dernière, Adva, 4 ans, est timide. Elle ne s’approche pas encore de moi. Le plus grand, Gaal, prépare sa Bar-Mitzva avec les autres jeunes du kibboutz. Pour se faire, ils se déplacent chaque semaine avec des parents différents pour visiter les grands-parents des uns et des autres, qui leur racontent l’histoire de leur famille, l’histoire du peuple juif.
Nous rentrons rapidement au kibboutz Gan-Shmuel, leur lieu et idéologie de vie. 900 personnes vivent ici. Doté d’une usine de jus de fruits, Gan-Shmuel est l’un des dix kibboutz les plus riches du pays. C’est aussi un groupe industriel : « Gan Shmuel group ». Il exporte ses produits dans le monde entier, France comprise. La communauté possède un grand centre commercial à l’entrée du kibboutz, qui comptabilise énormément de clients.
David ou « Doudou », le mari de Karen, y travaille. David est un homme extrêmement accueillant. C’est la deuxième fois que je le vois (première fois en 2009) et il me considère vraiment comme un membre de sa famille. De loin, David ressemble à un grand benêt, à quelqu’un d’un peu simplet. De près, il parle couramment trois langues, suit actuellement des études d’électronique et désire enchainer sur un diplôme d’ingénieur. Il a plus de 40 ans, trois enfants à charge, et est vendeur dans le centre commercial du kibboutz.
Le vendredi soir, après avoir diné avec mon cousin de 25 ans, Oran, fils de mon autre tante Katty, et parlé d’un tas de choses en rapport avec Israël, la politique et la vie en kibboutz, David vient me chercher avec une autre voiture prêtée par le kibboutz. « Do you want to see israeli girls tonight ? » me dit-il, sentant une deuxième jeunesse vibrer dans ses veines. Je réponds « Of course » en souriant et en montant à ses côtés. Finalement, un vendredi soir, il n’y a pas grand monde dans les rues. On se retrouve dans un bar restaurant de Caesarea, en terrasse sur un antique port romain. C’est raté pour les filles.
David me parle de la vie en kibboutz. Pour lui, c’est le paradis. Il regrette pourtant de ne pas avoir fait d’études étant jeune, et d’en entamer que maintenant. En attendant, il aura travaillé pour la communauté à des postes non qualifiés. Pour lui, il n’y a rien de plus important que les études et me conseille de les finir au plus vite, de me fixer ceci en objectif principal. Je l’écoute attentivement quand il me demande conseil : Qu’est-ce que je pense qui serait mieux pour lui ? Continuer ses études, même s’il est en retard sur le rendu du projet, pour tenter de finir son premier diplôme en électronique afin continuer en ingénieur ? Je suis pris de court. Un adulte de vingt ans mon ainé me demande un conseil sur comment mener sa vie. Il me prend d’égal à égal, tel l’adulte que je suis à ses yeux. Je lui réponds que vu qu’il me parle tellement des études, de l’importance de l’enseignement, qu’il devrait trouver le temps pour continuer et changer de poste, car son boulot actuel est ennuyeux. Il me dira plus tard : « You helped me to take my decison ».
Le lendemain, Samedi, on va à Alona Park, non loin de là, avec les enfants et une glacière, visiter d’anciennes citernes et aqueducs romains souterrains, qui acheminaient l’eau jusqu’à Caesarea, grand port antique où de magnifiques ruines témoignent de temps anciens. Un guide nous emmène dans l’aqueduc sous terre pendant une vingtaine de minutes, je suis seul avec les enfants et un groupe, nous sommes munis de lampes torches. L’eau trouble nous arrive parfois au-dessus des genoux. L’expérience est historique et ludique, quoiqu’enfantine.
Enfin, on va à la plage. La première fois que je me baigne depuis mon arrivée ce mois-ci. Tandis qu’il neige à Paris, je regarde ce ciel bleu azur, ce ciel d’Israël. L’eau est complètement transparente. C’est la fin de la journée, le ciel descend lentement à l’horizon.
Karen et David me promettent de parler avec les gens qui s’occupaient autrefois des volontaires à Gan-Shmuel. Peut-être pourrais-je venir ici, bosser un peu. Ils vont demander en tout cas. Peut-être dans un autre kibboutz. On verra
David m’invite à revenir shabbat prochain. Je les embrasse.
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Vieux bus abandonné dans Lahav |
Me voici déjà dans mon bus de retour bondé vers Tel Aviv, puis le kibboutz Lahav. Il fait nuit. La semaine reprend.
On s’habitue vite finalement. Le boulot, le dodo, sans métro pourtant. Bouffe et logement gratuits. On trouve des trucs à faire, la salle de gym est à notre disposition, on peut aller trainer dans le mall de BeerSheva.
Je ne sais pas à quoi je me suis habitué, mais je m’y suis habitué. Peut-être de ce rythme monotone, coupé d’anecdotes plus ou moins intéressantes.
C’est la vie de l’Israël profond ici. On donne 8h par jour en travail au kibboutz, ce dernier s’occupe de tout le reste.